la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Le service public, une vieille chaussette ?

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La notion de service public, indéniablement, n’a pas le vent en poupe actuellement. Alors que l’Europe continentale, traditionnellement, fait office de bastion de résistance dans ce domaine, le libéralisme radical sert au contraire de pensée plus ou moins officielle dans le monde anglo-saxon.


L’ idée que l’état est une gêne pour l’activité économique existe dans l’esprit d’une population peut-être peu nombreuse, mais qui se trouve généralement dans des positions de pouvoir stratégiques. On ne s’étonnera pas, ainsi, que non seulement les transports, la médecine, l’enseignement, soient de plus en plus confiés à des compagnies privées à but lucratif, mais qu’il existe même aujourd’hui des armées privées (Academi, Dyncorp), que l’on envoie sur des théâtres opérationnels comme le Yémen, l’Afghanistan ou l’Irak ; il est même question aujourd’hui de privatiser la justice – notamment en matière d’arbitrage économique international. Opposée à cette vision des choses, l’autre approche est de considérer qu’il existe un certain nombre de domaines vitaux qui, pour des raisons fondamentales d’équité et de sécurité, doivent appartenir à la collectivité. Tuer un être humain à la guerre, par exemple, est un acte d’une gravité extrême, qui ne peut découler que d’une décision prise par le pouvoir politique, en fonction d’intérêts qui doivent tenir compte de la volonté d’un peuple ou de ses représentants. L’idée est d’affirmer que le poids économique d’un individu n’a pas à intervenir dans tout un nombre de contextes, et que les êtres humains ont tous fondamentalement droit au même respect et à la même dignité, indépendamment de leur situation financière.

Le libéralisme radical, qui rejoint l’idée de minarchie (le moins d’État possible), voire d’anarchie (suppression de l’État), a très certainement ses sources d’inspiration profonde dans certains grands courants philosophiques et scientifiques modernes. Le rapport qui paraît le plus évident est celui qui le relie aux théories du vivant : ainsi, le monde qui nous entoure, selon certains, n’est que le produit du pur hasard ; et de même qu’il s’est construit sans avoir besoin d’impulsion extérieure, de même l’économie et la société sont capables de s’organiser elles-mêmes, sans intervention d’une puissance de contrôle. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que les idées libertariennes aient été popularisées exactement en même temps que la théorie de l’Évolution (notamment par Herbert Spencer [1]). Mises en sourdine pendant la période de concurrence communiste (1917–1989), elles reviennent aujourd’hui en force, ayant triomphé lentement de l’autre camp, qui s’est perdu de lui-même dans une dérive dirigiste tout aussi absurde. Notre programme, depuis 25 ans, semble donc logique : le retour à la vision unilatérale du laisser-faire absolu.

Le problème fondamental de ces théories, est qu’elles ne peuvent être démontrées. Dans le cas de l’Évolution, nous ne pourrons jamais savoir si le hasard est effectivement un principe d’organisation suffisant ; l’existence d’une volonté créatrice ne peut être ni démontrée ni réfutée. Dans le domaine social, économique et politique, la tentative n’a même jamais pu être faite : les innombrables mouvements sociaux des 200 dernières années se sont chargés de rétablir périodiquement un équilibre, et de faire entendre la voix de groupes significatifs, qui n’étaient pas prêts à abandonner tout principe de décision commune. Nous sommes donc condamnés à chercher un compromis – voire un équilibre – entre anarchie et dirigisme outrancier. Cette balance délicate à trouver est susceptible de se déplacer considérablement avec le temps. Mais le premier pas est de reconnaître que cette discussion doit avoir lieu.

Malgré les attaques récurrentes dont font l’objet nos fonctionnaires, les citoyens de notre pays sont certainement, dans leur immense majorité, favorables à une telle recherche d’harmonie. Et il ne fait aucun doute que la sécurité, la santé et la formation font pour eux partie d’un domaine à gérer en commun ; la culture, les transports publics et l’information aussi, dans certaines limites du moins. Ceux qui ont voté contre la nouvelle loi sur la redevance de l’audiovisuel en 2015 l’ont probablement fait moins par défiance envers le principe du service public que par réaction face à une décision ponctuelle qui ne leur semblait pas juste. Au lieu de donner du crédit aux minarchistes, il faudrait aujourd’hui analyser finement ces scrutins pour voir en quoi le service public peut être amélioré ; et non pas se réjouir qu’il disparaisse. Car avec lui, c’est notre pouvoir de citoyens qui est en jeu ; c’est-à-dire notre capacité à décider nous-mêmes de notre avenir et de celui de nos descendants, et de ne pas les abandonner à la volonté de Mammon [2].

[1] Herbert Spencer (1820-1903) est un philosophe et sociologue anglais.
[2] Mammon est un terme probablement d’origine araméenne signifiant « riche » ; dans le contexte biblique, Mammon est le démon de l’avarice, de la possession matérielle, de l’argent.

© Vincent Arlettaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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