la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Les bienfaits de la laïcité

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Gérald Morin : Est-ce qu’on peut parler des bienfaits de la laïcité dans la société civile ?

Luc Ferry : Oui, bien évidemment, puisque c’est ce qui a permis de mettre fin aux guerres de religion : seules les sociétés laïques sont arrivées à mettre fin à ces guerres de religion. D’ailleurs historiquement l’invention de la laïcité en Europe, et en France tout particulièrement, est très largement liée à la tentative très réussie de mettre fin aux guerres entre protestants et catholiques. C’est tout l’héritage de la Saint-Bartélemy qu’il s’agissait de liquider, si je peux dire, en faisant en sorte que, l’État étant neutre et n’imposant pas une religion officielle, toutes les confessions pouvaient exister dans la société civile d’une manière pacifique.

On parle souvent de deux formes de laïcité, l’une constructive, l’autre plutôt anticléricale.
Non, cette histoire de laïcité positive et de laïcité stricte, tout cela n’a pas de sens si vous comprenez bien ce qu’est la laïcité. La laïcité n’a rien à voir, paradoxalement, avec les insignes religieux à l’école ou ailleurs. La laïcité, c’est un rapport avec la Loi. Quel est le vrai sens de la laïcité ? C’est le moment symbolisé par la création de l’Assemblée nationale en France en 1789, puis dans les parlements de toute l’Europe ; c’est le moment où l’on va déclarer que la source de la Loi ce n’est pas un texte religieux, ce n’est pas le divin, mais la volonté générale, c’est-à-dire la raison et l’intérêt général, représentée par des parlementaires, par des êtres humains.

Au fond, la laïcité c’est l’entrée dans ce que l’on pourrait appeler l’humanisme juridico-politique. C’est la fin du théologico-politique. C’est d’abord et avant tout le rapport à la Loi. Ce n’est pas une question essentiellement de signes religieux ou pas. L’Allemagne est un pays laïc, mais elle autorise les signes religieux à l’école. Les signes religieux ne sont pas le problème fondamental. Le problème fondamental est : est-ce que la Loi vient de Dieu ou est-ce que la Loi vient des humains ? Est-ce que la source de la Loi est divine comme dans les théocraties musulmanes aujourd’hui, ou est-ce que la source est purement humaine ? Et quand on dit humaine, cela signifie la volonté et la raison des êtres humains qui visent – en principe –l’intérêt général. C’est cela la laïcité. Et cette laïcité suppose donc un État neutre, un État qui n’impose pas une religion particulière.

Où peut-on situer les premières origines de la laïcité ?
Il faut rappeler que la laïcité est un héritage chrétien. Pourquoi ? Parce que seule la religion chrétienne évite de « juridifier » la vie quotidienne.
Le problème fondamental : est-ce que la Loi vient de Dieu ou est-ce que la Loi vient des humains ?
Si vous lisez l’Évangile de Jean, il n’y a aucun impératif de « juridification » de la vie quotidienne. On ne vous dit pas de vous laver les mains, de manger ceci ou de ne pas manger cela, de vous habiller comme ceci ou comme cela, de prier cinq fois par jour. Dans les Évangiles, Jésus renvoie constamment – le magnifique épisode de la femme adultère en est un bon exemple – au for intérieur, à la conscience, mais pas à la « juridification » de la vie quotidienne. Le moment crucial se trouve dans le chapitre 7 de l’Évangile de Marc, quand des pharisiens et quelques scribes, essayant de prendre en défaut Jésus, lui font remarquer que ses disciples sont passés à table sans se purifier en se lavant les bras jusqu’au coude comme l’imposent les préceptes et les pratiques que les rabbins avaient ajoutés à la Loi de Moïse : « Pourquoi tes disciples (…) prennent-ils leur repas avec des mains impures ? ». Et Jésus de leur répondre : « Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le rendre impur, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » C’est l’impureté de l’intention, l’impureté du cœur qui est le lieu du mal. Au fond ce que dit Jésus, c’est que la « juridification », on n’en a rien à faire. Ce qui compte, c’est le for intérieur, la vie intérieure. Ce sont les intentions et la volonté qui comptent. Cela sera reprit pas les grandes morales laïques, la morale de Kant, la conscience de Rousseau et la morale des républicains français où l’on fera du for intérieur le juge de paix du bien et du mal, si je puis dire. Et donc, paradoxalement, la laïcité est un langage chrétien. Voilà, pourquoi l’Europe chrétienne a pu relativement facilement devenir laïque. Certes, il y a eu, en France, toutes les affaires des prêtres réfractaires, des « septembriseurs » de 1792 et du massacre des prêtres. Globalement, la religion chrétienne n’interdit pas la laïcité – rappelons-nous la fameuse parole de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est Dieu » – mais elle permet le passage à la laïcité, alors que chez les juifs et chez les musulmans c’est extrêmement difficile.Israël, par exemple, n’est pas à proprement parlé une société laïque dans la mesure où même la définition de la citoyenneté est liée à la religion. Jusqu’en 2010 il n’y avait que des mariages religieux, et c’est seulement depuis six ans que les mariages civils sont autorisés. Dans ce pays, tout le droit de la famille est inspiré par la religion, ce qui n’est évidemment plus le cas en Europe. Encore une fois, ne vous y trompez pas, la laïcité ce n’est pas une histoire de voile islamique, c’est essentiellement la question du rapport à la Loi, et donc paradoxalement un héritage chrétien-républicain.

Le fait religieux devient alors avant tout un fait privé ?
Oui, en effet. Et, puisque l’État est neutre, c’est ce qui va permettre de renvoyer complètement la question de la foi, la question du rapport à la religion à la sphère privée.

Donc la laïcité n’est pas du tout une attitude athéiste ?
Bien évidemment. Dans les pays musulmans on pense toujours que laïcité= athéisme. Ce qui n’est pas le cas. Dans la laïcité on renvoie seulement la religion à la sphère privée. L’avantage immense de la laïcité c’est que la religion peut devenir paisible, puisque chacun a le droit de pratiquer sa confession comme il l’entend, dans des lieux de culte qui lui sont dédiés. Et l’État n’imposant aucune religion,
La laïcité suppose un État neutre, qui n’impose pas une religion particulière.
il n’en martyrise aucune. Alors que, bien évidemment, dans nombreux pays musulmans la situation des juifs et des chrétiens – surtout des chrétiens aujourd’hui parce que les juifs n’y sont pratiquement plus présents – est extrêmement difficile. Les chrétiens y sont littéralement martyrisés parce que, lorsqu’il y a une religion officielle, on considère que ceux qui ne pratiquent pas cette religion officielle sont des déviants. Il y a toujours une volonté impérialiste des religions qui se considèrent, chacune, comme la religion juste. La seule qui soit dans la vérité. Hors d’elle point de salut. Et toutes les religions ont tendance à se considérer comme la religion juste, y compris la religion chrétienne. Voilà pourquoi la laïcité ce n’est pas une histoire de voile islamique, c’est essentiellement la question du rapport à la Loi.
La laïcité, c’est le seul moyen d’organiser la coexistence pacifique des religions, de mettre fin aux guerres de religion
Le seul moyen d’organiser la coexistence pacifique des religions, de mettre fin aux guerres de religion, c’est la laïcité. Et c’est ce qui a fonctionné en Europe. Il n’y a plus de guerres de religion en Europe.

LUC FERRY
Né en 1951, Luc Ferry est un ancien professeur de philosophie et ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche (2002-2004). Essayiste, il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrage dont L’Homme-Dieu ou le sens de la vie (1996), Qu’est-ce qu’une vie réussie (2002), Le Religieux après la religion (2004) et Prométhée et la boîte de Pandore (2015).

© Gérald Morin. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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