la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Rail - TV : du rififi dans les aiguillages

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Un grand débat, d’une grande intensité, a démarré en Suisse dès les premiers pas de la Confédération moderne vers 1850. Il y était question de choisir entre la version service public centralisé ou la version compagnies privées pour la construction du réseau de chemins de fer. Le même débat se répète cent septante ans plus tard dans un domaine qui a de grands points communs avec le rail : la télévision. Rail-TV : une comparaison lumineuse !

Duel entre capitalistes


Le banquier privé bâlois Johann Jakob Speiser a conduit avec efficacité la réforme des 860 monnaies en Suisse jusqu’à la naissance du franc suisse au début de la Confédération suisse dès 1848. Ce capitaliste avait créé avec le célèbre industriel bâlois Karl Geigy une des premières grandes lignes reliant Bâle au reste de la Suisse, le Central-Bahn, et n’avait donc rien d’un homme de gauche étatiste. Il avait fait ses armes dans le financement des chemins de fer dans le Sud de la France, et après avoir étudié les conditions-cadre pour l’instauration d’un tel réseau en Suisse, il était parvenu à la conclusion que la Suisse industrielle avait besoin, non seulement d’une monnaie unique, mais d’un réseau unique de chemin de fer, et que la seule manière d’éviter les aberrations auxquelles conduirait la concurrence des cantons et des régions d’une part et la main-mise du capital français, allemand et italien sur le réseau suisse d’autre part, était de mettre sur pied un « concept de construction et d’exploitation du chemin de fer par l’État »  [1]. Mais JJ Speiser avait un concurrent très puissant dans les chemins de fer et la politique, le célèbre banquier, industriel et politicien Alfred Escher, fondateur du Crédit Suisse et futur constructeur du tunnel du Gothard, statufié sur la place de la Gare de Zurich, farouche partisan de la libre concurrence et opposé à l’intervention de l’État.

Nous avons aujourd’hui un service public des chemins de fer fédéraux dans l’orbite de la Confédération et un des réseaux les plus denses du monde qui fonctionne à une cadence de demi-heure, admiré dans le monde entier. On pourrait donc croire que, dans ce qui fut un des tout premiers duels fondateurs de la Suisse moderne, c’est Speiser qui avait gagné – en tout cas l’Histoire lui a donné largement raison. Eh bien non : les ultra-libéraux partisans de la concurrence privée, les Rickli, Blocher, NZZ et Tamedia de l’époque, ce sont eux qui l’ont emporté : en 1852, la bataille du rail politique se conclut par une victoire complète des partisans du train privé alliés aux cantonalistes.

Résultat : « Les compagnies trébucheront de faillites en banqueroutes, d’innombrables scandales financiers émailleront les décennies prochaines. Au lieu d’affronter les fonctionnaires de l’administration fédérale, ils [les cantons] devront souvent s’inféoder aux impératifs dictés par les investisseurs étrangers, sans lesquels le réseau serait resté à l’état de projet, les Rotschild, les Pereire, les banquiers allemands. (…) En 1861, on compte 16 compagnies de chemin de fer, 12 ans plus tard on n’en dénombrera plus que 6. Bientôt ne subsisteront que les 4 plus grandes. (…) Surendettée, la compagnie Ouest-Suisse sera sauvée par l’Etat en 1862.»  [2] « En 1861 déjà, les quatre cinquièmes des compagnies ferroviaires suisses faisaient face à des difficultés financières. »  [3] Et il fallut attendre une votation populaire très passionnée en 1898 pour que la Confédération puisse racheter en une dizaine d’années les cinq principales compagnies et fonder par là-même les actuels CFF.

Rail et TV ont beaucoup de points communs économiques et politiques : la concurrence dans un pays comme la Suisse ne permet pas la coexistence de plusieurs grands groupes privés rentables, car la Suisse se situe en-dessous de la taille critique qui permet la rentabilité dans un secteur exigeant d’énormes mises de départ, ses marchés sont trop petits, divisés en régions aux langues et aux cultures différentes.

la concurrence dans un pays comme la Suisse ne permet pas la coexistence de plusieurs grands groupes privés rentables

Cela n’empêche pas les agressions de plus en plus violentes en Suisse alémanique contre une Télévision suisse présentée comme une TV d’État, idéologiquement à gauche, ultra-protégée, grassement financée par la redevance et la publicité. La SSR commettrait l’horrible crime de « distordre la concurrence ». Mais à quel ordre de concurrence se référer ? Celui de l’idéologie pure, quasi religieuse, que brandissent les prédicateurs du moins d’Etat et de la libre concurrence, ou celui qu’enseigne plus pragmatiquement l’histoire de notre pays, comme celle des chemins de fer ?

S’il faut sacrifier au mythe de la concurrence privée, pour aboutir très vite à une concentration qui annule de fait toutes les vertus de la concurrence et qui ne se révèle même pas rentable, comme pour les chemins de fer, alors, autant préférer une solution unique, centralisée et ensuite redistribuée aux régions par le biais de divers critères politiques, économiques et culturels (la fameuse « clé SSR » qui répartit les ressources inégalement en faveur des régions minoritaires), et soumise à une surveillance de l’État par le biais d’une concession qui laisse aux médias une liberté rédactionnelle encadrée par une charte déontologique. Mais les blochériens n’en ont cure : ils veulent pouvoir acheter la télévision comme ils achètent des espaces publicitaires à chacune de leur campagne politique et surtout épurer les médias de tout journalisme qui leur résiste. Quant aux principaux éditeurs privés opposés à la SSR  [4], ils veulent pouvoir récupérer les secteurs de la TV qu’ils estiment rentables et qui devraient gonfler la valeur financière de leur groupe, sans se préoccuper de la chute du reste du paysage audiovisuel suisse ou son transfert en mains globalisées. Avec eux, en très peu d’années, l’audiovisuel suisse ressemblerait à la vache cinématographique suisse, qui depuis soixante ans doit se contenter à plus de 90 % de regarder passer dans ses salles le train du cinéma international...

[1] de.wikipedia.org/wiki/Johann_Jakob_Speiser
[2] Olivier Meuwly, « 19 avril 1874, L’Audace de la démocratie directe », Le savoir suisse, PPUR, 2013
[3] Dictionnaire Historique de la Suisse, article Chemins de fer
[4] Il semble que le front ne soit plus si uni – voir l’encadré concernant le groupe Ringier

© Frédéric Gonseth. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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