la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Les théâtres et les orchestres réunis ont beaucoup plus de public que le foot !

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Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre de Genève,et aussi à la tête du Septembre musical - festival de musique classique de Montreux - porte un regard éclairé sur le financement,le fonctionnement et la formation dans le milieu de la musique classique en Suisse romande.

Pierre-Yves Müller : Comment se porte la scène musicale classique en Suisse romande en 2018?

Tobias Richter : Quand on voit le nombre de concerts et le choix de programmation,en particulier à Genève et Lausanne, c’est remarquable. Cela dit,la diffusion de nos activités est trop restreinte,on a peu de possibilités. Le service public, et notamment la radio, est pratiquement notre seule plateforme. On doit absolument développer notre présence audiovisuelle car on ne touche pas suffisamment un public qui est potentiellement là. Et puis il y a peu d’intérêt de la part des structures publiques à soutenir des créations réputées plus difficiles comme la musique contemporaine par exemple,ce qui est regrettable.

Que faudrait-il mettre en place ?

Il faudrait une plateforme de diffusion financée par l’argent public ou par des moyens indépendants pour faciliter l’accès à ces activités. Une structure qui soit à la dimension de la force économique d’un festival ou d’un orchestre. Au Grand Théâtre de Genève, qui est la plus grande institution culturelle en Suisse romande,nous avons des budgets importants mais nous n’avons pas les moyens de faire des captations systématiques de nos spectacles ou du streaming vidéo. Ce n’est même pas la question des coûts techniques,ce sont les droits et tout ce qui va avec.

Comment améliorer ce financement ?

Il y a un financement public important et précieux, ce n’est pas anodin. Il y a aussi du mécénat et des appuis extérieurs par des fondations. Là où on pourrait faire mieux, c’est notamment dans le sponsoring. Certaines grandes entreprises auraient les moyens de financer des activités culturelles comme le fait la Loterie romande. Elles pourraient s’impliquer davantage, mais elles ne s’y intéressent pas beaucoup. Les milieux politiques pourraient exercer plus de pression sur des grandes entreprises qui viennent s’installer en Suisse et profitent d’avantages économiques sans participer à l’effort collectif. On est en retard sur ce point.

Pourquoi ce manque d’investissement, ce n’est pas assez populaire ?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire,et ce sont les statistiques qui le disent, les théâtres et les orchestres réunis ont beaucoup plus de public que le foot! Mais je pense que beaucoup de grands groupes préfèrent concentrer leur stratégie sur des enjeux plus porteurs, plus populaires ou attractifs peut-être, comme le réchauffement de la planète…

Quelles productions souffrent le plus de ce manque de financement ?

Quand on monte un opéra contemporain ou une production du XXe siècle, les chiffres de la billetterie chutent immédiatement.Et il est très difficile d’obtenir un soutien supplémentaire pour ce genre de choses.

D’autres pays ont-ils trouvé des solutions?

En Allemagne il y a un organisme qui ressemble à l’Union des Théâtres Suisses mais qui réunit également d’autres acteurs comme des orchestres, des chaînes de radio ou de télévision, c’est toute une organisation qui est là pour soutenir toutes ces productions qui ont une vie plus difficile.

Vous êtes donc condamné dans ce système à ne produire que des grands classiques ?

Dans mon cahier des charges, je dois proposer des spectacles lyriques qui vont du baroque jusqu’au contemporain, pas seulement des tubes. Mais si je suis en déficit parce que j’ai fait une grande création on va me couper la tête plutôt que de trouver des fonds supplémentaires! C’est ça la réalité. Et il y a aussi une autre réalité : les subventions que je touche pour assurer le financement d’une saison d’un niveau international, ce qui est ma mission, sont censées servir au budget artistique. Dans les faits, elles servent à assurer le fonctionnement de l’institution. C’est avec la billetterie et ce que l’on appelle les appuis extérieurs que l’on finance la création.

L’argent public ne finance donc pas la création?

C’est pire : à Genève, les coûts de fonctionnement dépassent les subventions, je suis obligé d’utiliser une partie des recettes artistiques pour les financer, notamment à cause des conditions sociales, des rémunérations élevées.Alors même si on est plutôt bien lotis, on est face à un gros problème.

Et pour les festivals ?

Au Septembre musical on est largement dans un déséquilibre parce que les subventions publiques sont minimes, pas du tout à la hauteur du profil d’un tel événement.On peut dire que la confédération nous ignore totalement et ne nous soutient pas malgré le fait qu’on soit un grand festival international. L’argument est que les festivals se trouvent dans la rubrique « nice to have », l’état n’a aucun devoir de les financer et d’assurer leur pérennité ou leur existence.

Financer un festival permettrait à la musique classique de gagner un plus large public ?

Absolument. Car ce qui passe à la trappe dans ce système, ce sont toutes les activités d’accompagnement comme les captations, le streaming vidéo ou les programmes pédagogiques. À Verbier, Martin Engström a fait un travail énorme en développant tout un volet de formation musicale pour des jeunes interprètes.Cette interaction avec les jeunes musiciens est très importante, mais elle a un coût énorme, qui est supporté par des privés ! On devrait avoir le soutien d’institutions pour ça. Et aussi, encore une fois,des grandes sociétés comme Nestlé. On peut le regretter mais pas le revendiquer.

Que pensez-vous du niveau et des structures de formation dans la musique classique en Suisse romande ?

On a des structures qu’il faudrait encore soigner et développer, mais le niveau global est bon, les conservatoires très actifs.Les écoles supérieures sont extrêmement bien développées. Je regrette d’ailleurs de voir que la Haute école de musique de Neuchâtel est en danger. Ce qu’il manque, c’est une couche ou un niveau intermédiaire entre les grandes institutions professionnelles comme la nôtre et les diplômés des écoles supérieures. Il faudrait un Opéra-Studio suisse romand où on favoriserait d’abord les diplômés de nos hautes écoles. Cette structure devrait être pilotée non pas par des écoles supérieures mais par des professionnels.

Les enseignants ne sont pas capables d’assurer cette formation ?

Cette réflexion part d’un constat général. Il y a dans ce milieu deux familles distinctes:celle des enseignants et celle des professionnels. Entre eux il y a des rivalités inconscientes, et sans vouloir attaquer quiconque, ces deux familles ne vivent pas les mêmes réalités. Ce sont deux mondes différents, et ce n’est pas une particularité suisse, c’est partout pareil. Je l’observe aussi dans les jurys des concours internationaux. On a besoin de structures plus orientées vers le succès, vers le résultat,vers le business. C’est pour cette raison que je pense qu’un Opéra-Studio suisse romand manque. On a besoin de structures beaucoup plus ciblées, par exemple sur l’art lyrique mais aussi l’oratorio, le concert. Un Opéra-Studio attaché à une compagnie d’opéra ou une institution lyrique est important.

Pourquoi ne pas avoir tenté de le faire ici?

C’est ce que j’ai un peu essayé en fondant une jeune troupe lyrique mais je n’avais pas les moyens de proposer une formation supplémentaire purement pédagogique.L’idée dans un Opéra-Studio c’est que les participants vivent des situations professionnelles, avec un volet d’accompagnement pédagogique et une formation complémentaire importante. Ce n’est pas un hasard si les meilleurs chanteurs actuels sortent des grandes écoles comme le Lindemann program du MET ou de Covent Garden.

Qu’apprend-on concrètement dans ces programmes ?

Les artistes apprennent à devenir leurs propres producteurs. À nager sur la scène internationale, où se produire, comment se présenter dans un concours, comment se comporter vis-à-vis des agents. Faire ses preuves sur les plans artistique et technique est crucial mais ne suffit pas. On ne peut pas éluder la question de ce qu’il faut bien appeler le marketing, même si je n’aime pas beaucoup ce terme. Tout ça aujourd’hui c’est incontournable dans ce métier. Et ici en Suisse, vous ne trouvez pas de trace de ça.

Est-ce que le futur projet de Cité de la musique à Genève pourrait répondre à cette demande ?

Peut-être, je ne connais pas encore son concept exact. C’est un très beau projet mais je n’y suis pas impliqué. Je pense qu’il est important qu’une nouvelle génération arrive et moi je vais quitter le Grand Théâtre en 2019. Mais je garderai ce projet à l’oeil et le soutiendrai à fond !


Tobias Richter
A la tête du festival Septembre Musical depuis 2005 et directeur du Grand Théâtre de Genève où il a débuté sa carrière au début des années 70, Tobias Richter, 65ans, a également dirigé la Deutsche Oper am Rhein de Düsseldorf-Duisbourg, la plus importante troupe lyrique d’Allemagne. Il est le fils du célèbre chef d’orchestre et organiste allemand Karl Richter (1926-1981).

Pierre-Yves Muller
Après des études de cinéma à Paris et une formation de journaliste à Lausanne, Pierre-Yves Muller a travaillé dans la réalisation et la production audiovisuelle. Il a rejoint L’Hebdo en 2001 comme responsable des médias numériques puis comme rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2017. Il collabore aujourd’hui avec sept.info qui édite le mook Sept, et a intégré le comité de rédaction de Culture En Jeu au début de l’année.

© Pierre-Yves Muller. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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