la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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L’Origine du monde… les créateurs dans l’arène

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Prélude

Avant le Big Bang de l’Origine du monde de Courbet, Il y eu le célèbre Bain turc d’Ingres.
En 1848, le style orientalise est encore très à la mode en peinture quand le prince Jérôme Napoléon commande à Ingres un tableau. Ingres n’est pas inconnu de la famille puisqu’il a entre autres déjà peint en 1804 l’oncle Bonaparte comme Premier consul, puis en 1806 comme Napoléon 1er empereur.

En 1859, Le bain turc est livré au prince qui le présente à sa femme Clotilde de Savoie. Scandalisée par tant de nudité, cette dernière le refuse et le tableau retourne chez Ingres.

Le peintre alors retravaille la toile qui de rectangulaire est transformée en tondo. Elle représente toujours une vingtaine d’odalisques. Au premier plan, les bras levés, sa première femme Madeleine Chapelle. Et en observant les autres odalisques, on peut y voir dans la majorité d’entre elles une répétition à l’infini de cette première épouse tant aimée.

Deux génies de notre siècle se sont fortement inspirés de ce tableau.

Pablo Picasso d’abord qui dès 1905 dessine les cinq femmes de son Bain turc, puis en 1907 peint les cinq femmes des Demoiselles d’Avignon, sans oublier son hommage de 1968 intitulé Autour du bain turc d’Ingres.

Et Federico Fellini qui admire Le Bain turc d’Ingres dont on retrouve des traces évidentes dans le dessin que le cinéaste fait d’un rêve qu’il a le 18 juillet 1980. Il y représente dix fois dans sa nudité sa maîtresse Anna. Une Anna aux chairs opulentes. [1]

Est-ce Ingres qui est fellinien avant l‘heure ou Fellini qui a toujours été « ingresien » ? Avec Ingres, comme par la suite avec Picasso ou Fellini, nous avons sous les yeux une même atmosphère, une atmosphère de l’ « Avant » : avant l’arrivée du Sultan, du client, de l’amant…

Acte 1 : le créateur

Revenons au Bain turc. En 1866 Khalil-Bey, ancien ambassadeur de l’Empire ottoman, s’installe à titre privé à Paris. Grand jouisseur, il collectionne les conquêtes féminines mais également les oeuvres érotiques. Il vient d’acheter Le Bain turc d’Ingres quand il apprend l’existence d’un Venus et Psyché peint par Gustave Courbet. Il veut ajouter cette oeuvre licencieuse à sa collection, mais le tableau vient de trouver acquéreur. Il demande alors à Courbet de lui en peindre un semblable. Le peintre, sachant que son hôte possède déjà Le Bain turc, lui propose de lui peindre, dans le même esprit, une suite de son Venus et Psyché, soit une atmosphère d’« Après » l’amour. Ce sera Les gougnottes (les lesbiennes) connu aussi sous le titre Paresse et luxures et aujourd’hui nommé plus sommairement Le Sommeil que Courbet livre au prince turc. Et il y ajoute, pour parfaire la collection de l’amateur ottoman un petit tableau représentant « le sexe et le torse d’une femme nue allongée sur un lit ». C’est le chaînon central reliant Le Bain turc et Le Sommeil. L’Extase « Pendant » le plaisir qui réapparaîtra un jour sous le nom de L’Origine du monde.

Courbet a-t-il déjà peint ce « tableautin » avant Le Sommeil ? Celui-ci appartient-il à une oeuvre plus grande qui a été découpée par le peintre lui-même ? L’a-t-il déjà montré à Khalil-Bey lors de sa première visite ? Entière ou déjà découpée ?

De ce tableau, on ne trouve nulle trace dans la correspondance de Courbet qui avait pourtant l’habitude d’y décrire ses intentions artistiques. Pas une ligne sur L’Origine du monde. Et pas de signature du peintre au bas de la toile.

Dans Le Bain turc, Ingres a mis sa femme Madeleine en premier plan tout en lui donnant plusieurs existences à travers diverses autres odalisques.

Dans Le Sommeil, Courbet met en scène sa maîtresse Johanna Hiffernan. Il la duplique même puisque c’est la même femme-modèle qu’il peint en deux corps, une fois en blonde, une fois en brune allongées entremêlées sur un lit.

Mais à qui appartient ce corps « innomé » de L’Origine du Monde ? Au même modèle que celle du Sommeil ? Pourquoi ce cadrage ? Liberté du créateur ? Pour mieux satisfaire le collectionneur turc ? Pour préserver l’intimité de son modèle ? Parce le peintre se rend compte de la force osée de son découpage ? Par défi ?

Acte 2 : les collectionneurs

Voyage de l’Origine sans tête
L’Origine du monde qui est encore à cette époque un tableau « inommé » entre donc en 1866 dans la collection de Khalil-Bey. Tableau que ce premier propriétairecollectionneur dissimule dans son cabinet de toilette derrière un rideau vert et qu’il ne montre qu’à quelques visiteurs privilégiés étant donné le côté scandaleux du sujet représenté. Suite à des problèmes financiers Khalil-Bey le vend en 1868. On le retrouve vingt plus tard, en 1889, chez l’antiquaire parisien Antoine de la Narde qui le cède en 1898 au philosophe scientifique Louis Charles Emile Vial. Acheté à la mort de ce dernier (1912), par la galerie Bernheim-jeune, le tableau de Courbet a finalement un titre : La Création du monde. En 1913, le baron hongrois Ferenk de Hatvany acquiert cette oeuvre qu’il rebaptise L’Origine du monde. Quand en 1945 l’armée soviétique envahit la Hongrie et occupe Budapest, elle pille les musées et entre autres la collection de Hatvany. Coup de chance, une année plus tard un officier véreux revend une partie de ces tableaux volés à Hatvany qui récupère ainsi l’oeuvre de Courbet. C’est en 1954 que le collectionneur hongrois cède bon gré mal gré cette toile au psychanalyste Jacques Lacan et à son épouse Sylvia. Deux années après la mort du couple Lacan (1993), le tableau de Courbet est acquis par dation par l’État français qui l’expose en 1995 au Musée d’Orsay. Finalement il va pouvoir être vu par le grand public après avoir vécu caché pendant près de 130 ans. Le célèbre tableau de Courbet sera passé par les mains de six collectionneurs avant de finir au Musée d‘Orsay.
Voyage de La tête de l’Origine
Si L’origine du Monde n’est qu’une partie d’une oeuvre plus grande, où est passé l’autre partie ?

On n’en sait rien jusqu’à ce qu’un collectionneur amateur d’art, Johan de la Monneraye, découvre, par hasard en janvier 2010 chez une antiquaire de la Rue St-Georges à Paris, un portrait de femme, classique et de belle facture. Ce portrait sans signature trônait depuis une quinzaine d’année dans le salon de l’antiquaire qui l’avait à l’époque acquis auprès d’un confrère.

Pendant deux ans le collectionneur cherche à mettre un nom sur le peintre de ce tableau qui très clairement a été découpé d’une toile plus grande. C’est au printemps 2012 qu’une autre antiquaire lui indique que cela pourrait être une oeuvre de Courbet. Monneraye se met alors à chercher qui a pu servir de modèle au peintre d’Ornans pour ce portrait et, grâce au cachet figurant au dos du cadre, il arrive à établir une date approximative à la réalisation de la peinture, puis à donner un nom au modèle : Johanna Hiffernan compagne du peintre américain Whistler mais aussi modèle puis maîtresse de Courbet.

En étudiant les différentes toiles dans lesquelles Courbet a utilisé Johanna comme modèle, Monneraye voit des points communs frappants entre La femme au perroquet (1866), le portrait de Johanna redécouvert en 2010 chez l’antiquaire parisien et le corps de L’origine du monde.

Et si cette tête de femme L’Extase de Johanna était l’autre moitié de L’Origine du monde ? [2]

Acte 3 : les indispensables et inévitables marchands du temple

Un créateur, excepté s’il possède des talents de très bon manager de lui-même et de son oeuvre - comme par exemple Pablo Picasso ou Andy Warhol - un créateur a besoin d’un moteur extérieur fort pour divulguer ses créations et leur donner accès au plus grand nombre.

Que serait devenu le Christianisme de ces 20 derniers siècles s’il n’y avait pas eu un Paul de Tarse pour en diffuser le message - lui qui n’a jamais connu Jésus - laissant souvent loin derrière lui disciples et apôtres ?

Et la formidable idée fondatrice de l’idéaliste Henri Dunant pour la Croix-Rouge, aurait-elle pu avoir une telle force de persuasion internationale si sa structure juridique et organisationnelle n’avait pas été gérée par l’autorité du Général Dufour et le pragmatisme tyrannique de Gustav Moynier ?

Une oeuvre filmique aussi célèbre que Le Guépard de Luchino Visconti n’aurait certainement jamais vu le jour ni ne se trouverait encore aujourd’hui dans les 100 plus grands films de l’histoire du cinéma s’il n’y avait pas eu un producteur aussi avisé que Goffredo Lombardo. Car il fallait beaucoup de courage et de ténacité pour dépasser tous les caprices fort onéreux et pas toujours justifiés du cinéaste.

On se trouve un peu dans la même situation avec le petit tableau de Courbet. Après être passé discrètement pendant plus d’un siècle entre les mains de collectionneurs et d’antiquaires, L’Origine du Monde a eu la chance de se retrouver mis en valeur à partir de 1995 dans un musée national qui lui a donné, par sa communication, une renommée mondiale.

Tout a été dit sur ce tableau. C’est un chef d’oeuvre incontestable. Il n’y a plus rien à rajouter. Point final.

Mais… voici qu’un amateur d’art, inconnu des structures officielles, vient proposer un autre point de vue que la version de notoriété publique. L’Origine du Monde ne serait qu’une partie d’une oeuvre plus complète. Et cela après des expertises non négligeables et bien ressourcées. [3]

Là tout se bloque. Refus de la part du Musée d’Orsay de s’abaisser à confronter les deux oeuvres par des analyses comparatives faites par le même laboratoire. Crime de lèse-majesté !

Quel dommage ! Quel dommage - quel qu’en soit le résultat - pour l’histoire de l’art, pour l’approfondissement éventuel du choix de Courbet ! Saurons-nous un jour qui du musée d’Orsay ou de l’Origine du monde a perdu la tête ?

Coda

Comparaison n’est pas raison, mais…
Rome. Une fin de journée de juillet 1975 au Studio 5 de Cinecittà. La préparation du film Casanova touche à sa fin. Le tournage va bientôt commencer. Peu avant de quitter son bureau, Fellini nous demande à Liliana Betti et à moi (ses deux assistants) de trier son courrier. Pendant ce temps, comme à son habitude le « Maestro » prend ses crayons feutre et dessine une fois de plus sa maîtresse. Il en apparait une Anna nue splendide et voluptueuse. Dessin érotique assez suggestif, peut-être un peu trop ! Alors, Fellini prend les ciseaux et découpe le dessin, ne gardant que le buste et la tête et déchirant le bas du corps…

Il ne signa pas ce dessin d’Anna… comme Courbet L’Origine du monde.


[1] Federico Fellini, Le livre de mes rêves, voir en page 385 le rêve du 18 juillet 1980, Flammarion Paris 2007
[2] . Voir le livre de Johan de la Monneraye accessible sur internet : www.lafacecacheedeloriginedumonde.com
[3] . Idem

© Gérald Morin. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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