la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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No Billag : le retour du boomerang - lun 16 avril 2018

La SSR menacée de disparition en fin d’année 2017, puis de retour dans une « safe area » sous la protection de l’art. 93 de la Constitution quelques semaines plus tard, les médias en ébullition pour de nombreuses années : la campagne No Billag marquera l’histoire suisse. Elle a fourni un témoignage de maturité civique notamment de la part des citoyens de Suisse alémanique, qui ont magnifiquement plébiscité un modèle de financement des médias audiovisuels par lequel ils concrétisent année après année leur solidarité avec les régions latines.

Par Frédéric Gonseth



Par ce vote qui a vu 71,6 % des votants (avec une participation de 54% supérieure à la moyenne), et tous les cantons, y compris le Tessin, rejeter No Billag, sans qu’aucun fossé générationnel ni régional n’apparaisse, une immense claque a été donnée aux adversaires du service public audiovisuel en Suisse [1].

Mais dans l’euphorie, bien excusable après un automne et une période de fin d’année sous l’effet paniquant des sondages favorables à No Billag, ne surinterprétons pas le vote. La question posée n’était que très défensive - voulez-vous une prétendue économie d’un franc par jour au prix d’une disparition de votre radio-TV ? L’initiative était à tel point fermée à toute possibilité d’atténuation législative ultérieure qu’elle a permis de faire la campagne la plus paradoxale qui soit, en se contentant de dire aux citoyens : « n’écoutez pas ce que disent les initiants - lisez le texte de leur initiative ». Ainsi, il n’a pas fallu plus d’un mois pour renverser complètement la situation et faire dégringoler No Billag de 36 points, qui se retrouve à moins de 29% de votants favorables, non pas à une suppression complète du service public, mais à une réduction de la redevance ou au refus de l’imposition des entreprises. L’appui à la SSR a trouvé des partisans jusque dans les rangs UDC.

Ce renversement très théâtral ne doit pas faire oublier que le financement des médias est tout sauf assuré, quel que soit le support : la SSR est désormais plafonnée à 1,2 milliards de redevance. Comme les revenus publicitaires ne peuvent pas compenser une diminution d’un peu moins de 100 millions, l’héritage de No Billag se traduit par un plan d’austérité qui va rallumer une guerre interne à la SSR, entre employés et direction, entre types d’émissions, entre types de publics, et pire encore peut-être, entre régions (surtout pour les italophones), voire entre productions internes et « externes », type Pacte de l’audiovisuel. Pas vraiment de quoi pavoiser.

Au-delà des 1,2 milliards de redevance réservés à la SSR, le solde ira de manière accrue aux TV et radios locales, pour une centaine de millions au maximum. Mais Mme Leuthard se doute bien que le produit de la redevance, soit 365 frs prélevés auprès de 3,7 millions de ménages, rapporte à lui seul plus que les 1,3 milliards de l’audiovisuel public. Alors, si la redevance rapporte plus que 1,3 milliards grâce à la contribution des 25% des entreprises les plus grandes, que se passera-t-il ? La curée. Les médias print et online vont se ruer sur cette manne. L’UDC et l’USAM de M. Rime ressortent déjà le hachoir, demandent l’abaissement de la redevance, exigent de couper la contribution des entreprises, bien qu’elle ait été confirmée déjà deux fois par une majorité populaire, en juin 2015 et en mars 2018... Comme si les entreprises ne profitaient pas de l’existence de médias équilibrés et implantés dans toutes les parties du pays.

Mais ce sont surtout les autres médias qui lorgneront inévitablement sur ces quelques dizaines voire plusieurs centaines (!) de millions - à commencer par l’ATS. D’ailleurs le Conseil fédéral l’envisage officiellement, mais trop timidement, avec le projet d’accorder à l’ATS deux millions issus de la redevance. Quant à la nouvelle loi sur les médias électroniques, elle fait son apparition sur la scène parlementaire cet été. C’est l’occasion pour un projet d’initiative populaire fédérale sur les médias, de ressortir également, et diverses variantes vont s’affronter ces prochains mois, notamment celle évoquée dans ces colonnes il y a plus d’une année  [2].

Il faut saisir l’occasion que ce probable « excès » de redevance et la loi sur les médias fourniront l’occasion de lancer au niveau national un débat que « Culture En Jeu » et « Médias Pour Tous » ont contribué à initier en Suisse romande. Avec notamment la création de l’association FiJOU, pour une plateforme indépendante de soutien aux médias sous diverses formes [3], notamment une aide aux agences de presse, un Pacte de l’Enquête pour les journalistes, une action de cash-back pour encourager les abonnés les plus jeunes ou les plus démunis, voire un « Magic Pass » pour les médias.

Le boomerang revient une deuxième fois !

Eux qui voulaient supprimer toute forme de financement public des médias, redoutent aujourd’hui de voir le mouvement inverse se produire : « On entend déjà des propositions pour subventionner davantage l’ensemble des médias. Tout sauf cela! Ce serait un affaiblissement de l’indépendance de la presse », dit la représentante genevoise de « No Billag », Louise Morand (Le Temps). Décidément, l’effet boomerang de No Billag n’apporte pas seulement une confirmation du service public audiovisuel, il commence à ancrer une notion jugée tabou il y a encore quelques mois à peine : les médias imprimés, et numériques ont eux aussi un rôle de service public à jouer s’ils respectent un cahier des charges en faveur d’un journalisme indépendant.

Une campagne préparée de longue date

CEJ est à l’origine de la création de Média Pour Tous fin 2015 au niveau national, qui a préparé la campagne contre No Billag dès le lendemain de la traumatisante votation sur la LRTV gagnée à 4’000 voix près en juin 2015. Les représentants des trois syndicats des médias Impressum, Syndicom et SSM, les italophones autour d’Alberto Chollet ainsi que le très actif Niggi Ullrich de la SRT alémanique, nous ont rejoints dans un combat qui n’était pas seulement dirigé contre No Billag, mais englobait la recherche d’une solution à la crise des médias dans leur ensemble. Pendant ces deux années, cette double démarche a permis de rassembler les forces et de concevoir longtemps à l’avance une stratégie des trois cercles : dans un premier temps motiver les cercles journalistiques et artistiques (point culminant : Le Festival de Locarno 2017), puis durant l’automne motiver les cercles politisés sur les effets antidémocratiques de No Billag, créer un front politiquement extrêmement large et récolter les fonds, et enfin dès le début janvier concentrer ces très larges forces réunies dans une action permettant à de nombreuses personnes d’aller à la rencontre des citoyens dans les rues de tout le pays, en plus de la campagne publicitaire traditionnelle. Cela a permis d’éteindre le feu No Billag en un très court laps de temps, ce que confirmaient dès la mi-janvier les sondages.

[#1] Accessoirement, la campagne a permis de sonder à quel point le cinéma suisse est entré dansles mœurs, puisque tous les acteurs, y compris les plus farouches partisans du marché libre,ont réaffirmé qu’en aucun cas il ne s’agissait de porter atteinte à son financement.
[#2] Voir l’article dans CEJ n° 53, pp. 12-13, mars 2017
[#3] Voir l’article « Fijou : où en est-on ? » dans le précédent CEJ n° 57, p. 20, mars 2018


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