la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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La musique aussi relève du service public - sam 30 janvier 2016

Le talent de Cronenberg au service d’un conte moral qui donne à réfléchir…



Né en 1943 à Toronto, David Cronenberg est sans doute l’un des plus américains des cinéastes canadiens. Car si c’est bien au Canada qu’il entame sa carrière de réalisateur, franchissant avec talent les portes obligées du parcours du parfait cinéaste (courts métrages, films expérimentaux, films de télévision, puis films de long métrage), David Cronenberg est bien vite repéré par les guetteurs hollywoodiens qui lui permettront de déployer ses ailes après une éclosion déjà riche en œuvres remarquables (Frissons, Chromosome 3, Scanners­…), des films d’horreur à petit budget mais regorgeants d’inventivité. Tout naturellement, Hollywood lui a ouvert les bras, avec quelques réticences toutefois, car ce réalisateur, avec ses thématiques saugrenues, ses films étranges, malsains, met souvent – toujours - le spectateur mal à l’aise. Il le fait réfléchir, le pousse à s’interroger sur lui-même, sur ses réactions, sur son moi profond. Et pour Hollywood, dans un contexte où le spectateur-cible a un âge moyen d’une douzaine d’années, on comprend sans difficulté ces appréhensions… Mais revenons à Cronenberg !

«(…) Les grandes figures cronenbergiennes savent mieux que le commun des mortels se rendre disponibles au murmure de leur altérité intérieure, jouir d’être quelqu’un d’autre sans pour autant cesser d’être elle-même (…)». On ne saurait mieux aborder l’œuvre de David Cronenberg que si on prêtait attention à l’analyse émise par Emmanuel Burdeau dans les Cahiers du Cinéma (n°534, avril 1999). À mon avis, c’est exactement de cela qu’il s’agit : la dualité. Dans la quasi totalité des films de David Cronenberg, tout est double : les deux jumeaux de Faux-semblants, le personnage transgenre de M. Butterfly ; le héros de La Mouche (chercheur et victime consentante) ; les héros de eXistenZ, évoluant à la fois dans un monde virtuel et réel ; sans compter sur l’amour morbide du couple protagoniste de Crash qui nourrit sa passion en visionnant des accidents de la route (mais là, reconnaissons que le roman de J-G. Ballard est déjà passablement malsain, au point que Cronenberg s’en empare sans effort apparent et avec une fascination synonyme d’adhérence)… Oui, le chiffre deux est bien au cœur de l’univers du prince de l’étrange.

Et c’est justement de double-vie qu’il est question dans ce qui apparaît à mes yeux comme LE chef-d’œuvre de David Cronenberg, A History of Violence (2005). Un gérant de bar sans histoires, dans une petite ville de province, se débarrasse avec fulgurance et – presque – désinvolture - de deux braqueurs sanguinaires qui viennent de perpétrer des meurtres abjects. D’un coup, un passé qu’il pensait enfoui refait surface, bouleversant le quotidien paisible qu’il s’était forgé. Histoire somme toute assez classique ; d’ailleurs Cronenberg, qui est souvent auteur de ses scénarii, adapte ici une bande-dessinée. Cependant, il y met du sien. Sous sa houlette, l’horreur (comprendre violence) s’insère insidieusement dans la vie de la famille du héros. Elle pervertit l’équilibre du couple, change radicalement les points de vue (ceux des enfants, de l’épouse). La figure du père-protecteur se pare d’un halo dangereux. Qui est-il vraiment ? D’où lui viennent ces réflexes ? Le talent de Cronenberg est de signer un polar sec et tendu, tout en stigmatisant le travers fondamental de la société américaine, à savoir son rapport aux armes et à la violence. Nulle leçon cependant : un conte moral qui donne à réfléchir.

A HISTORY OF VIOLENCE, de David Cronenberg (USA, 2005, 96’). David Cronenberg,
du 1er au 23 février 2016.
Pour en savoir plus : www.cinemas-du-grutli.ch

La musique aussi relève du service public - mer 13 janvier 2016

Le coup de cœur d’Alfio Di Guardo



Depuis Fitzcarraldo de Werner Herzog (1982), on ne s’était plus perdu autant dans les méandres labyrinthiques de l’Amazone, ses rives à la fois hostiles et hospitalières… En effet, le réalisateur colombien Ciro Guerra réussit le tour de force de nous ravir avec un voyage hallucinant – et halluciné – au cœur d’une forêt luxuriante… Impénétrable si nous n’étions pas accompagné, protégé, par un envoûtant chaman, dénommé Karamakate, qui, mine de rien, s’y entend à merveille pour jouer le Virgile dans cette visite des enfers, extérieur et intérieur… et sur deux périodes! Eh oui, le film tisse un récit qui mêle deux histoires séparées d’une quarantaine d’années.

Nous faisons la connaissance du jeune Karamakate au début du XXe siècle, lorsqu’un ethnologue allemand, rongé par la maladie, vient lui demander son aide pour chercher une mystérieuse plante sacrée, dotée de pouvoirs médicinaux. Commence alors un périple à bord d’une frêle pirogue, au gré d’un fleuve tentaculaire, ponctué d’étapes aux allures d’épreuves initiatiques. Et tandis que l’Allemand perd tous ses repères, emporté par une fièvre dévoreuse, le chaman s’affirme comme un guide, à la fois physique et spirituel. Et bien vite, les rôles sont renversés. Le chaman devient ethnologue et assiste, insondable, à la déchéance de l’homme blanc.

Et au détour d’un coude du fleuve, sans qu’on s’en aperçoive, on se retrouve au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Un jeune Américain vient quémander l’aide d’un Karamakate vieilli, chaman devenu «chullachaqui» – un «homme-creux», privé de mémoire et d’émotions. L’Américain cherche lui aussi cette fameuse plante médicinale. Deux époques, un Indien, deux Hommes blancs aux motivations certes différentes, mais en toile de fond une problématique intemporelle: la colonisation.

Filmé dans un noir et blanc magnifique, aux mille nuances, L’Étreinte du serpent est un film superbe et merveilleux. Merveilleux car il emprunte au film d’aventure, à la quête initiatrice, à la grande fresque écologiste… On y croise des colons venus en Amazonie pour y piller ses ressources naturelles, notamment le caoutchouc, des pères missionnaires chargés d’évangéliser des populations qui n’en demandent pas tant, des villages rasés par l’armée colombienne, un gourou sanguinaire qui se prend pour le Messie… On pense, comme déjà mentionné aux films de Werner Herzog, mais aussi à Apocalypse Now, de Coppola. Ciro Guerra signe une œuvre magistrale qui a été sacrée Meilleur Film de la Quinzaine des Réalisateurs 2015. Il est encore en lice pour l’Oscar du Meilleur Film Étranger.


L’ÉTREINTE DU SERPENT, de Ciro Guerra (Colombie, 2015, 125’). Jusqu’au 21 février 2016.
Pour en savoir plus : www.cinemas-du-grutli.ch


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