la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
s’abonner

La musique aussi relève du service public - lun 15 février 2016

À peine j’ouvre les yeux, un premier film fort, terrible et mélancolique signé par Leyla Bouzid



Tunis, été 2010. Le régime de Ben Ali vit ses derniers jours mais il règne encore sur un pays en ébullition. Une de ces bulles qui fait vibrer le couvercle, qui s’apprête à le renverser, est justement Farah. Farah, joues rebondies et regard brillant, vient de réussir son bac avec mention. Et tandis que ses parents rêvent de Fac de Médecine, Farah préfère s’encanailler dans des bars brumeux et s’ouvrir à l’amour. Elle chante dans un groupe de rock engagé, rêve de liberté et milite avec la fougue et l’énergie d’une jeunesse qui croque la vie sans se soucier des ombres menaçantes. Une qui s’en soucie, en revanche, c’est Hayet, la mère de Farah. Elle sait, elle, qu’en dépit d’une brise vivifiante, d’un vent de renouveau, l’État policier possède encore toutes ses dents et n’a rien perdu de sa férocité. Et lorsqu’un ami lui glisse qu’elle ferait mieux de dire à sa fille de se calmer,  elle obtempère le ventre noué. Mais rien n’est simple…

Leyla Bouzid signe un premier film fort. À la fois terrible et enthousiaste, musical et mélancolique. Il joue, en effet, sur plusieurs tableaux.

D’abord tendu comme une corde à linge, A peine j’ouvre les yeux se développe en passant en revue les codes du polar politique : police secrète omniprésente, trahisons multiples, caméra subjective, ambiance anxiogène… Rien ne manque, d’un côté la jeunesse naïve qui croit que rien ne peut l’atteindre, et de l’autre, des sbires aux mains sales qui guettent le moindre faux pas.

Il y a ensuite, les scènes de concert. Emballantes bien sûr, car extrêmement biens filmées. La beauté de la jeune comédienne Baya Medhaffar (premier rôle à l’écran !), n’a d’égale que la fougue de ses interprétations. Elle rayonne et envoûte  lorsqu’elle chante, bouleverse lorsqu’elle souffre. Les chansons sont belles, la musique décline des accents orientaux à la mode occidentale, tandis que les paroles d’un poème révolutionnaire résonnent aux angles des ruelles.

Et enfin, il y a la douceur et la complexité des rapports mère / fille. La mère veut que sa fille réussisse, souhaite qu’elle enterre ses velléités contestataires, comme elle, a réprimé sa soif d’émancipation. Une mère qui espère le meilleur mais qui a peur, qui a vu - et voit - l’horreur en action. Une mère qui décide de ne pas se résigner et de se lever contre l’adversité. Il y a le combat d’une mère pour la vie.

Avec le portrait de Farah l’insoumise, Leyla Bouzid, fille du Printemps Arabe et de Nouri Bouzid, cinéaste tunisien émérite, sait de quoi elle parle. Elle dresse le portrait de toute une génération en colère, à la veille d’une révolution. Dans quasiment tous les festivals où il a été présenté, À peine j’ouvre les yeux a raflé le prix du Public, et tout une ribambelle d’autres récompenses. Il les mérite. À vérifier sur pièce aux Cinémas du Grütli jusqu’au 3 mars 2016.

À peine j’ouvre les yeux,
de Leyla Bouzid (Tunisie, 2015, 102’). Pour en savoir plus consulter le site: www.cinemas-du-grutli.ch


Nos partenaires